Dans la forêt, de Jean Hegland. Quand la civilisation s’écroule, que reste-t-il?

Saurions-nous renoncer à nos ordinateurs et à nos téléphones ? Renoncer aux trams, aux métros, aux trains, aux avions, qui nous portent d’un point à l’autre d’une carte ?  Renoncer au réfrigérateur qui préserve notre nourriture des miasmes ? Renoncer à tous ces équipements médicaux qui éloignent de nos malades la mort ? Renoncer à la lumière des ampoules, lumière qui nous éclaire dès que l’obscurité vient, qui empêchent les monstres et les fantômes de s’abattre sur nous dans les ténèbres ? Saurions-nous, à nouveau, vivre sans électricité ?

Déjà en 1943, en pleine Occupation, alors que les hommes n’étaient pas encore dépendants des machines et d’un progrès exponentiel, René Barjavel imaginait le chaos résultant d’un arrêt définitif de toute l’électricité en 2052. Dans Ravage, il racontait donc les épidémies qui flambaient, les cadavres qui s’entassaient en ville, la disparition soudaine de cette civilisation du confort et du progrès, portée par ces technologies et cette science qui n’existent que grâce à l’électricité. Il imaginait ensuite comment quelques pionniers, menés par un jeune ingénieur en chimie agricole, parvenaient à fuir ce chaos pour rebâtir une civilisation nouvelle de paysans polygames, civilisation où la machine est définitivement exclue, sous peine de mort.

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Caspar David Friedrich, Ruines du monastère d’Eldena, 1925

Dans la forêt, de Jean Hegland, publié aux Etats-Unis en 1996 et traduit en français seulement cette année, part de la même situation initiale, un arrêt total et définitif de l’électricité. Mais, alors que René Barjavel s’inscrit dans le registre de la science-fiction, de la contre-utopie post-apocalyptique, questionne le devenir de la civilisation, Jean Hegland joue une toute autre partition, plus intimiste, plus délicate, plus lumineuse aussi, malgré l’âpreté de l’histoire. Dans la forêt se présente comme le journal de bord d’une jeune-fille de dix-sept ans, Nell, qui raconte au jour le jour son quotidien et ses souvenirs d’enfance, dans l’attente d’un retour, de plus en plus incertain, de l’électricité. Nell, qui a perdu ses deux parents, vit avec sa sœur Eva dans la maison familiale, nichée en plein cœur de la forêt.

Jean Hegland plonge dans le cœur de ces deux adolescentes qui ont l’âge des premiers émois amoureux et des grands rêves d’avenir. Eva veut devenir danseuse étoile, Nell tente de rentrer à Harvard. Encore faut-il que l’électricité revienne. En attendant, comment survivre ? Comment tuer l’ennui ? Comment préserver ces rêves si chers ? L’une s’enferme dans son studio et danse, danse, danse, sans musique, au seul son du métronome. L’autre se lance dans la lecture de l’encyclopédie et décrit dans son journal la rudesse de cette vie nouvelle, surgie de nulle part, confie son chagrin, sa mélancolie. Le lecteur s’en doute, l’électricité ne reviendra pas. Mais comment renoncer à sa vie d’avant, comment la chasser d’un simple revers de main ? Les jeunes héroïnes se raccrochent désespérément à l’espoir d’un rétablissement de l’électricité, qui leur rendra leur vie et leur avenir. L’attente est interminable.  Les réserves de nourriture s’épuisent, deviennent sources de conflit. Une minuscule pincée de thé dans l’eau chaude est un luxe, un petit morceau de chocolat trouvé, du baume au cœur. Jusqu’à là, rien n’est imprévisible et la forêt n’est qu’un décor comme un autre.

Le récit alors, bascule. Du chaos engendré par la catastrophe surgissent deux grands bouleversements qui vont faire prendre conscience à Nell et Eva de la forêt, dense, mystérieuse, qui les entoure. Il faudra faire des choix, renoncer. Il faudra aussi surmonter la violence. Le journal ne raconte plus uniquement la survivance. Dix-sept, dix-huit ans, c’est l’âge auquel on quitte ses parents, l’âge auquel on part étudier, l’âge auquel on apprend à aimer, l’âge auquel on construit pierre par pierre ses rêves en les confrontant à la réalité. Dix-sept, dix-huit ans, ce n’est plus vraiment l’adolescence, et pas encore l’âge adulte. Et que faire lorsque la civilisation s’est effondrée et qu’on se retrouve seul dans une forêt, sans savoir comment rejoindre la ville la plus proche ? A supposer que cette ville existe encore et que les hommes continuent à l’habiter. Comment grandir dans cette immense forêt ? Comment devenir femme quand le seul être humain qui reste à aimer est sa propre sœur ? La seconde partie de livre, marquée par l’horreur, est éprouvante. Qu’engendre la violence lorsqu’il n’y a plus de civilisation ? Le journal de Nell se transforme, raconte une quête initiatique où apprivoiser la forêt permet non pas juste de survivre, mais de revenir à la vie.

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« Avant j’étais Nell, et la forêt n’était qu’arbres et fleurs et buissons. Maintenant, la forêt, ce sont des toyons, des manzanitas, des arbres à suif, des érables à grandes feuilles, des paviers de Californie, des baies, des groseilles à maquereau, des groseillliers en fleurs, des rhododendrons, des asarets, des roses à fruits nus, des chardons rouges, et je suis juste un être humain, une autre créature au milieu d’elle.
Petit à petit, la forêt que je parcours deviens mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le milllion de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère. »

Trois ans après…

Cela fait quasiment trois ans jour pour jour. Le dernier article que j’ai écrit sur ce blog date du 29 mai 2014. Trois ans sans rien publier d’autre. J’ai investi d’autres supports d’écriture, plus intimes. Je me suis demandée plusieurs fois s’il ne fallait pas fermer ce blog, qui d’ailleurs était très confidentiel, j’en avais parlé à peu de personnes. Mais j’ai toujours eu ce sentiment, cette intuition, que l’envie d’écrire à nouveau dans cet espace reviendrait.

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Edward Hopper, Compartiment C voiture 293, 1938

Et, effectivement, trois ans plus tard, l’envie est revenue.

Peut-être parce que depuis enfant, j’ai ce lien puissant avec les livres, que sans eux, beaucoup de choses n’auraient pas pu advenir dans ma vie. La littérature me nourrit et je crois bien qu’à chaque moment de ma vie, heureux ou malheureux, à chaque épreuve, à chaque questionnement, il y a eu un livre pour faire écho à mes interrogations, mes doutes, mes sentiments. C’est une passion que j’ai inscrite dans mon quotidien. Quel que soit que soit mon rythme de vie, l’activité qui m’occupe, j ’ai toujours aménagé mes journées pour que la lecture puisse y avoir sa place. C’est une passion très solitaire aussi. Je la partage avec peu de gens dans mon entourage. J’ai des tas d’amis qui lisent et qui connaissent comme moi, ce lien fort avec les livres. Nous en discutons. Pourtant, je constate que ce que la littérature fait éprouver au lecteur par l’écriture, la parole et la discussion peinent à le traduire. L’écrit, lorsque l’on n’est pas limité par un nombre de caractère, permet l’expression d’une palette de nuances tellement plus large, plus pointue. J’ai donc eu envie de cet espace pour cela, pour avoir un support qui me permette de d’exprimer et de partager les livres que j’aime de manière plus riche.

Peut-être aussi, l’envie est-elle revenue parce qu’il y a longtemps, quand j’ai commencé la fac, j’ai pris un long détour. J’aurais pu étudier la littérature. Ceux qui me connaissent bien le savent, à la place, je me suis laissée portée par d’autres centres d’intérêts. Les dernières années ont été très denses et très mouvementées en termes de projets. A l’heure où la plupart de ces grands projets se terminent, où sont sur le point de se terminer, j’ai cette image qui s’impose à moi : la boucle est bouclée. J’ai fait un beau voyage et je reviens, enfin, à ce qui m’est le plus cher. L’écriture et les livres.

Je n’ai jamais envisagé cet espace comme étant uniquement un blog de lecture. Cela ne change pas. Je n’ai pas envie d’écrire uniquement des critiques de livres. Justement, cette boucle, ce voyage, m’ont fait découvrir d’autres domaines sur lesquels j’ai également envie d’écrire. Mais le rapport que j’ai avec la littérature est tellement puissant chez moi que c’est à travers ce prisme-là que je parlerai de toutes ces autres choses qui m’émeuvent, me font vibrer.

Allez, j’en ai assez dit. Rendez-vous en début de soirée.

Paris on my mind

Êtes-vous allés voir l’expo Paris 1900, La Ville Spectacle qui se tient actuellement au Petit Palais ? J’aime l’idée d’habiter cette ville si présente dans notre imaginaire. J’aime cette Paris mythique, auréolée de lumière, joyeuse et brillante, tantôt intellectuelle mystérieuse, tantôt artiste canaille. Mais, j’aime aussi notre Paris quotidienne. La mienne commence dans le 13ème arrondissement, entre le quartier chinois, coloré, animé, et l’avenue des Gobelins mi- bohème, mi- populaire. Elle passe devant les jolis quais qui logent la bibliothèque François Mitterrand, s’égare dans les ruelles coquettes de Bastille, court après les œuvres de Street Art depuis la Butte-aux-Cailles jusqu’au Marais, et, parfois, le temps d’une après-midi, s’attarde dans les petits cinémas désuets de Saint-Germain. Elle est faite de grands bâtiments historiques, d’immeubles entre deux-âges, de cours pavées, de résidences modernes sans caractère, de portes à code, de petites épiceries arabes. Elle est souvent austère, grise et pluvieuse, même les jours d’été. Elle est grincheuse, piétinée par la foule. Elle est puante et sale, sous les ponts, dans les couloirs du métro, au détour d’une rue cachée. Elle est prétentieuse, hautaine. Méprisante certains jours. Trop souvent indifférente à la misère. La mienne, et sans doute la vôtre aussi, n’est pas une dame agréable à fréquenter tous les jours. Et pourtant… Nous sommes là, n’est-ce pas ?

 

Allez-y !

Allez-y !

 

L’expo Paris 1900, la Ville Spectacle est magnifique. Elle regroupe plus de 600 œuvres d’art hétéroclites qui racontent, autour de six thèmes, le mythe parisien à la Belle Epoque. La première section, Paris, vitrine du monde, est consacrée à l’Exposition Universelle de 1900, qui fit de Paris la capitale du progrès et de l’innovation, une ville « lumière » résolument tournée vers l’avenir avec ses nouvelles gares, son métropolitain et son cinématographe. La seconde section, Paris, Art Nouveau, laisse découvrir une très somptueuse collection d’objets d’Art Nouveau, ce mouvement artistique qui au tournant du XXe siècle puisa dans un répertoire floral et animalier riche pour s’exprimer au détour de courbes et d’arabesques voluptueuses. Bijoux, vaisselles, vitraux, tapisseries, mobiliers, bibelots, tout est en couleur et en délicatesse. L’art demeure le sujet central de la troisième section, Paris, capitale des arts, qui regroupe une série de tableaux, présentés au Petit et Grand Palais, lors de l’Exposition Universelle. Cette section, qui se veut aussi éclectique que l’art au XXè siècle, est un joli pot-pourri qui mêle la peinture à la sculpture, les peintres emblématique aux artistes plus confidentiels, l’impressionnisme au réalisme. Entre robes du soir, manteaux brodés, gravures, tableaux et extraits de revues, la quatrième section est dédiée à la Parisienne, symbole d’élégance innée et de modernité désinvolte, figure hors du temps qui ne cesse de faire rêver. Autant vous dire que c’était ma partie préférée (mais il faut dire que mon regard est définitivement biaisée par ma thèse). J’ai malheureusement raté la conférence donnée par Alexandra Bosc sur le mythe de la Parisienne. Mais celle donnée par l’historienne Florence Müller à l’IFM est disponible sur leur site en podcast, avec support visuel (et, au passage, elle est géniale !). La cinquième section, Paris, la nuit, porte sur les plaisirs nocturnes, et parfois illicites, de la vie parisienne. Paris, ville de luxure, ville de spectacle. Enfin, l’exposition se termine par la section Paris en scène, consacrée aux théâtres et aux grandes scènes de la Belle Epoque. Les pavillons sont reliés entre par des couloirs où sont disposés de large écrans qui diffusent les premières images du cinématographe.

 

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Paris 1900, la Ville Spectacle raconte merveilleusement toute cette mythologie qui entoure Paris et qui habite, de manière si vivace encore, notre imaginaire. Quand j’ai commencé mes études, à Strasbourg, je rêvais, comme beaucoup de mes camarades, de monter à Paris. Monter à Paris, cette expression très imagée, très symbolique, veut tout dire. Nous rêvions de faire belle carrière et nous pensions que Paris allait nous offrir cette opportunité. Je suis arrivée à Paris au début de 2010. Au fur et à mesure, j’ai de nombreux amis, arrivés quasiment en même temps que moi, qui sont repartis en province, soulagés de quitter enfin la capitale. Le mythe s’est effondré, Paris leur est apparue amère, égoïste, chère. Je les comprends, j’ai failli partir également, il y a deux ans. Puis mes missions en Chine ont commencé. Quitter Paris pour Pékin de longs mois, à plusieurs reprises, m’a fait voir la vie parisienne différemment, avec les yeux d’une étrangère. Je n’oublierai jamais la conversation que j’ai eue, un soir, avec un ami chinois. Comme beaucoup de chinois, il me disait alors combien il m’enviait d’habiter à Paris. Je lui répondais, bonne française que je suis, en critiquant Paris par le menu détail. Et puis, comme ça, complètement imperméable à ma négativité, avec une naïveté désarmante, il m’a demandé :

– Est-ce qu’on peut nager dans la Seine ?

J’ai éclaté de rire avant de lui expliquer que la Seine était bien trop polluée.

– Oh, m’a-t-il lancé. Ne le dis pas à d’autres chinois, ils ne sont jamais allés à Paris, tu vas briser leur rêve.

Je suis partie de ce dîner en me demandant si on pouvait vivre à Paris et aimer Paris, si la réalité et le mythe étaient conciliables. Je me suis soudain rendus compte que je vivais à Paris avec mes repères de strasbourgeoise. Or on n’habite pas l’exigeante Paris, comme on vit à Strasbourg. En rentrant en France, je me suis promis d’essayer d’habiter Paris autrement… Et, presque deux ans après, j’y suis toujours… Par choix !

 

A vingt ans , je suis allée toute seule pour la première fois à Paris. Et surprise, il y avait cette vue depuis mon hôtel...

A vingt ans , je suis allée toute seule pour la première fois à Paris. Et surprise, il y avait cette vue depuis mon hôtel…

 

 

Et vous ?
Vous avez vu l’expo ?
Quel rapport entretenez-vous avec notre chère Paris ?

 

Paris 1900, La Ville Spectacle, du 2 avril au 17 août 2014, au Petit Palais. Je vous conseille de prendre vos billets à l’avance sur Internet et de prévoir deux bonnes heures pour la visite.

 

Rien ne s’oppose à la Nuit : la femme, la faille, au-delà de la mère.

Les illustrations choisies pour les couvertures des livres sont d’habitude anodines. Mais comment parler de ce livre-là sans évoquer sa couverture. Une photo. Un portrait de femme, complètement hypnotique. Son visage est saisi de profil, légèrement tourné vers la droite. Elle a ce regard sombre, ce regard intelligent, où pointe un bref éclair de provocation. Ses yeux sont posés sur un point, quelque part au-delà du champ de la photo. Ils observent, à la dérobée, avec une attention flottante, quelque chose que nous, nous ne pouvons pas voir. Et le sourire, esquissé à la commissure de ses lèvres, semble dire qu’elle sait, aussi, quelque chose que nous, nous ne pouvons pas savoir. La lumière tombe, avec clarté, sur le visage de cette femme. Elle souligne la délicatesse de son profil, ses mains jointes sagement devant elles, la cigarette entre ses doigts. Elle s’accroche aux mèches de cheveux blonds qui encadrent son visage. Puis elle se heurte au noir, le noir du pull à col roulé dans lequel est noyé la moitié de la photo. Je choisis les livres que je lis en regardant ici et là les thèmes qu’ils abordent ou en m’intéressant à leur auteur. De ce livre-là, je ne savais rien, ni du sujet, ni de l’auteur, Delphine de Vigan. J’ai juste été happée par la beauté et le mystère qui émanaient de cet étrange portrait de femme. J’ai littéralement dévoré le livre en une journée. Et tout au long de ma lecture, cette question m’a obsédée : qui est cette femme ? Delphine de Vigan écrit sur sa mère, Lucile. Au fil des pages, alors qu’elle déroule et dissèque la vie de Lucile, la photo de la couverture s’est superposée sur Lucile. Ce visage dont la lumière souligne la beauté et l’intelligence, ce pull dont le noir s’étend sur la photo, est-ce que c’est Lucile ?

 

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Lucile?

 

Qui est cette femme ? C’est la question qui m’a obnubilé en regardant la couverture. Mais c’est aussi la question qui hante Delphine de Vigan. Rien ne s’oppose à la Nuit est un livre subtil écrit par une femme tentant de comprendre quia été sa mère, Lucile. Lucile, si belle, si brillante, pourtant rongée par un mal de vivre innommable et par la bipolarité. Lucile, qui s’est suicidée à soixante-et-un ans, après de longs combats. Delphine de Vigan, avant d’être écrivain, travaillait dans un institut de recherches sociologiques et de sondages. Ce détail-là, je ne le connaissais pas avant de lire le livre. Pour Rien ne s’oppose à la Nuit, œuvre très intime, elle emploie un procédé très proche des enquêtes en sciences sociales. Elle demande aux membres de sa famille maternelle de lui parler de Lucile. Elle mène ces discussions comme on conduit des entretiens en sociologie ou en anthropologie, en se basant sur une grille de thématiques. Elle les enregistre, les réécoute, les retranscrit, les réécoute. Au milieu de tous ces récits personnels, elle cherche. Elle tente de faire émerger de la subjectivité, non pas la vérité, mais le sens. Sa démarche est proche de celle de Lionel Duroy, dans Le Chagrin, la colère en moins. Mais Delphine de Vigan ne veut pas régler ses comptes et Rien ne s’oppose à la Nuit est aussi un livre d’amour, à sa mère.

 

L’écriture autobiographique, l’introspection, sont des exercices périlleux. Delphine de Vigan trouve la bonne distance. Malgré le caractère intime du récit, sincérité et pudeur la tiennent éloigné du pathos. Son style est précis, ciselé. Elle écrit comme on tisse une dentelle délicate, avec beaucoup de grâce. Rien ne s’oppose à la Nuit est divisée en trois grandes parties. La première, ma préférée, parle de l’enfance de Lucile. A partir des entretiens menés auprès de sa famille, l’auteure démonte pièce par pièce le mythe familial dans lequel le drame de Lucile s’inscrit. Les familles, chaque famille, ont leur manière propre d’expliquer ces malheurs et ces morts, qui s’abattent sur les vivants comme une chute de dominos. Et ces tragédies, tombant les unes après les autres, ont toutes la même cause originelle. La folie de Lucile, le suicide de Lucile, sont une pièce de domino qui ne prend sens que dans le jeu entier. La seconde partie débute lorsque Lucile, enceinte, se marie et quitte le domicile familial. La jeune femme, d’abord pleine d’espérance, tente de tracer son propre chemin. Mais quelque chose dérape, observe Delphine de Vigan qui, tantôt endosse sa carapace d’auteure, tantôt revoit le mal être de sa mère à travers ses yeux d’enfant comprenant que les choses tournent mal mais se sentant complètement démuni, impuissant. Delphine de Vigan consigne la vie d’adulte de Lucile, se questionne jusqu’à l’obsession. Quand est-ce que Lucile perd le contrôle de sa vie ? Quand est-ce que la faille se fissure, craque ? Et surtout, est-ce qu’il y a une explication ? La dernière partie se focalise sur le suicide de Lucile. Le livre, et son titre magnifique, prennent alors tout leur sens. « Rien ne s’oppose à la nuit », paroles de la chanson Osez Joséphine d’Alain Baschung, résonnent comme un écho. L’écriture, débutée après le suicide de Lucile, est un processus permettant d’accepter le malheur, la folie et la mort, tout comme le mythe familial. Mais contrairement au mythe familial, elle agit également comme une thérapie. Au bout, Delphine de Vigan semble avoir fait la paix avec elle-même.

 

Une Promesse : quand Patrice Leconte essaie d’adapter Stephan Zweig II

II) Sentimentalisme, quand tu nous tiens…

(Début dans l’article précédent)

L’adaptation de Patrice Leconte garde la même trame narrative, même si la fin est transformée. Elle montre que d’une œuvre à l’autre, on peut raconter la même histoire, dans les faits, tout en parlant de deux choses complètements différentes, dans le fond. Une Promesse bénéficie d’une esthétique sublime. De beaux costumes, un décor somptueux, une lumière magnifiquement maîtrisée. Mais, là où Le Voyage dans le Passé est une nouvelle, courte mais efficace, sur la mélancolie de l’amour, Une Promesse est un film sentimental, plutôt naïf, sur un homme et une femme tombant amoureux et se retrouvant après plusieurs années de séparation. Pendant les deux tiers du film, Patrice Leconte montre l’amour entre Louis et Charlotte, sans pudeur, à grands renforts de regards langoureux et de clichés, par ailleurs absents de la nouvelle. Les yeux embrumés, perdus dans le vide, il s’extasie en l’écoutant jouer au piano. Elle hurle parce qu’il y a un rat dans la pièce, il se précipite à son secours, et, chevalier servant au grand cœur, sous le regard admiratif de sa belle, il préfère relâcher l’animal dans le jardin plutôt que le tuer. Le film ne raconte rien d’autre que la banale histoire d’amour entre Louis, un garçon pauvre qui tente de réussir, et Charlotte, la flamboyante épouse de son patron. Les retrouvailles, moment clé dans la nouvelle parce qu’elles confrontent la mélancolie des sentiments au présent, sont vite évacués dans le film. Tout ce qui fait l’intérêt de la nouvelle s’évapore dans cette adaptation sentimentale, une histoire sans originalité, vue déjà mille fois sur grand écran et à la télé.

Une Promesse, de Patrice Leconte

Une Promesse, de Patrice Leconte

 

Une Promesse est une grande déception à mes yeux. Je n’avais pas lu Le Voyage dans le Passé avant de voir le film et ce n’est donc pas vraiment les libertés prises par rapport à la nouvelle qui m’ont déçu. Je ne connaissais pas l’histoire, par contre je suis une lectrice attentive de Stefan Zweig. C’est un auteur dont le style très alambiqué m’exaspère un peu parfois, mais dont j’aime la finesse psychologique. Son talent repose sur la précision avec laquelle il effeuille petit à petit le cœur de ses personnages jusqu’à les mettre à nu, avec beaucoup d’humanité. Stefan Zweig n’est pas Barbara Cartland. Il n’écrit pas d’œuvres sentimentales, il parle des sentiments qui habitent, hantent, les hommes. En sortant d’Une Promesse, j’étais déçue parce que Patrice Leconte, comme tant d’autres, ne sait pas parler d’amour sans tomber dans le sentimentalisme. Est-ce qu’on est forcément sentimental quand on parle d’amour, ou plus largement de sentiment ? Cette question m’est revenue en tête. Non. Bien sûr que non, même si beaucoup de gens, écrivains et cinéastes en premier, confondent raconter l’amour et être sentimental. C’est triste, car il y a beaucoup de choses à en dire. C’est triste aussi, parce qu’à cause cette confusion, dans l’imaginaire populaire, on fait de l’amour, ou plus largement des sentiments, quelque chose de très niais.

 

Et si vous voulez voir une belle adaptation de Stefan, regardez Lettre d’une inconnue, de Max Ophuls, c’est d’un autre veine ! La bande annonce vous donnera peut-être envie (malheureusement, elle est en version originale sans sous-titre et n’existe pas en français).

 

 

Une Promesse : quand Patrice Leconte essaie d’adapter Stephan Zweig I

I) Parler de sentiments sans être sentimental…

Est-ce que produire une œuvre qui parle des sentiments, c’est forcément être sentimental ? Je me souviendrai toujours d’une remarque qu’une femme m’a faite quelques années plus tôt et de l’effet qu’elle produisit sur moi. A l’époque, je terminais mon master d’anthropologie. Pour mon mémoire final, j’avais choisi d’étudier la manière dont les immigrés vietnamiens se représentaient l’amour, le mariage et la vie conjugale. Je faisais ma recherche de terrain dans une petite communauté de personnes qui menaient des actions associatives dans le 13ème arrondissement de Paris. Ce jour-là, ils m’avaient invité à déjeuner. Une des femmes présentes, très intriguée par ma présence. Je lui répondais, lui expliquais ma démarche. A la fin, elle éclata de rire, et me lança, dans un éclat à la fois joyeux et condescendant : « L’amour, le mariage ! Tu es une fille romantique ! » Puis, elle se détourna de moi, dédaigneuse, et partit en me laissant hébétée et confuse. J’étais en colère, parce que, non seulement, elle ne m’avait pas comprise, mais en plus, elle ne m’avait pas donné l’occasion de répliquer. J’étais aussi honteuse parce que l’image « romantique » qu’elle me renvoyait si brutalement n’était celle que je m’imaginais produire sur les autres. Après cette remarque, croyez-moi, j’ai passé beaucoup de temps à me demander si j’étais « romantique », « romantique » dans le sens de « sentimentale », parce que je m’intéressais au sentiment amoureux. Finalement, cette scène, qui s’est déroulée il y a trois ou quatre ans, s’est rangée dans un coin de la tête. Quand je suis sortie de la séance d’Une Promesse, de Patrice Leconte, elle m’est soudainement revenue. Est-ce qu’on est forcément sentimental quand on parle d’amour, ou plus largement de sentiment ?

La nouvelle que Patrice Leconte adapte, Le Voyage dans la Passé, est un texte de Stefan Zweig, retrouvé dans des archives à Londres, après la mort de l’auteur.

Stefan Zweig

La trame est d’une grande simplicité. Un jeune homme, issu d’un milieu très modeste, tombe amoureux de la femme de son bienfaiteur. Leurs sentiments sont réciproques mais la relation reste platonique. Il est envoyé en mission au Mexique, pour deux ans. Leur séparation est douloureuse, déchirante. Au moment des adieux, elle lui promet de se donner à lui à son retour. Malheureusement, la guerre éclate et il restera finalement neuf ans au Mexique, avant de la revoir. Neuf années durant lesquelles le souvenir de la femme aimée se fera de plus en plus flou, neuf années durant lesquelles il fera fortune, épousera une autre, fondera une famille… Bref, deviendra un autre homme. La nouvelle de Stefan Zweig débute au moment de leurs retrouvailles. L’auteur prend le parti narratif d’alterner récit du présent et récit du passé, par une série de flashbacks. Au-delà d’une banale histoire d’amour contrariée par l’éloignement, que raconte vraiment Stefan Zweig ?

La couverture de la nouvelle , en version poche

La couverture de la nouvelle , en version poche

La clé se trouve dans la structure du récit, conçue comme une remémoration du passé. Elle est également donné à la fin de la nouvelle, par ces vers, très beaux, attribués à Verlaine :

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres cherchent le passé

 

Alors que les personnages essaient, désespérément, vainement, d’honorer la promesse faite neuf ans plus tôt, ces vers, lus ensemble avant la séparation, remontent subitement à la mémoire du héros. Et leur sens vient le frapper avec cruauté.

Le voyage dans le passé 2

Une autre couverture, que j’aime beaucoup car elle me rappelle Brève Rencontre, de David Lean

Le Voyage dans le Passé est une nouvelle sombre, parcourue par la mélancolie. Stefan Zweig ne raconte pas uniquement une histoire d’amour. Il parle, à travers une histoire d’amour, de cette mélancolie puissante et dévorante qui pousse les hommes à revenir sur leur passé et de leur espoir insensé de retrouver à l’identique ce passé lumineux. Est-ce que le désir et l’amour résiste au temps et à l’éloignement ? Cette question, l’une des plus fondamentale lorsqu’on s’interroge sur l’amour, est enracinée dans la nouvelle. Stefan Zweig propose une réponse bien plus nuancée qu’un simple oui ou non. Le souvenir d’un amour contrarié est un fantôme qui hantera toujours les anciens amants, raconte le Voyage dans le Passé. Le désir, cristallisé dans la mémoire, se matérialisera tantôt sous la forme d’une morsure soudaine et brutale, tantôt sous la forme d’une ombre insidieuse, se glissant, presque imperceptiblement, dans chaque pensée. Mais le passé n’est pas un bout de corde qu’on renoue avec le présent, dit aussi la nouvelle. La mélancolie d’un désir ou d’un amour perdu, même si elle fait revivre un sentiment, appartient au passé.

Qu’en est-il de l’adaptation de Patrice Leconte, Une Promesse?

Suite et fin dans le prochain article

Le Musée des Affiches de Propagande de Shanghai, ou comment raconter l’histoire de la Chine sous Mao

Les guides de voyage vous préviendront qu’il n’est pas facile à trouver. Le moins que l’on puisse dire c’est que son emplacement absolument incongru, en plein cœur de la Concession Française, n’est pas neutre et ne peut laisser personne indifférent. Après avoir traversé, à pied ou en taxi, les charmantes rues bordées d’arbres de la Concession Française, vous tomberez sur un complexe d’immeubles résidentiels, aussi ternes que sont somptueuses les vieilles demeures coloniales du quartier. Vous dévisagerez, dubitatifs, ces immeubles sans âmes, semblables à nos tours HLM de banlieue. Erreur sur l’adresse ? Vérifiez-donc. Le Musée des Affiches de Propagande est bien à l’intérieur d’une de ces tristes tours. Vous passerez le poste de sécurité. Le gardien, à travers la vitre, vous jettera un très bref coup d’œil. Vous traverserez le parking jusqu’à tomber sur le bloc B. Le bloc B, oui, cet immeuble un peu délabré. Vous n’y croyez pas ? Regardez encore une fois la plaque près de la porte d’entrée, le musée est bien ici ! Et vous n’êtes pas où bout de vos surprises. En entrant, il vous faudra prendre ce vieil ascenseur métallique et… descendre. Descendre au sous-sol. Les portes s’ouvriront sur un petit espace glauque, où les lampes diffusent sur les murs délavés une lumière douceâtre, jaune et sale. Passez devant les toilettes, où monte insidieusement l’odeur des égouts et de l’urine. Vous n’êtes pas dans l’antre d’un violeur mais bel et bien au Musée des Affiches de Propagande.

Avant même d’avoir mis les pieds à l’intérieur du musée, votre visite a débuté. La muséographie influence fortement la manière dont nous appréhendons les objets exposés. J’ai lu, sur Internet, plusieurs commentaires de visiteurs qui se demandaient si ce musée « caché », dissimulé dans un sous-sol d’immeuble résidentiel, était illégal. Dans un pays comme la Chine, où sévit sans demi-mesure la censure culturelle, politique et médiatique, où l’histoire est réécrite par le parti au pouvoir, impossible. Il est clair qu’un musée recommandé par tous les guides touristiques, portant sur un moment clé de l’histoire contemporaine de la Chine, ne peut exister aussi ouvertement que de manière légale. Pourtant la question est loin d’être stupide. Pourquoi cette impression de pénétrer dans un lieu illégal ? Le Musée des Affiches de Propagande, en vérité, est un bijou de mise en scène. Tel qu’il est conçu, il donne le sentiment d’entrer dans un endroit interdit et secret. Et pour cause, il aborde un sujet historique très délicat. Il parle de tout l’arsenal déployé par le Parti Communiste pour séduire le peuple et invoque le pouvoir hypnotique des images, répétées, martelées, sur l’esprit. Il pose la question, extrêmement sensible, de la manipulation des masses. En cela, il est dans l’interdit, comme le suggère sa mise en scène. Il est dans l’interdit, s’en joue, et le contourne ingénieusement pour parler, en toute légalité, d’une période de l’histoire encore taboue car trop pleine de douleur.

Les panneaux explicatifs sont en anglais et en français, mais pas en chinois. D’ailleurs, relativement peu de chinois connaissent son existence. Au cours de mes trois visites, je n’en ai jamais croisé un seul… Clairement, le musée s’adresse à un public occidental. Et j’ajouterai, un public occidental averti, qui s’est intéressé à l’histoire chinoise contemporaine et qui s’est documenté avant de le visiter. Car dans ces panneaux, vous n’apprendrez rien de renversant sur la manière dont le Parti Communiste s’est emparé de la Chine et a gouverné le pays. Le discours livré est lisse, policé. Discours de langue de bois, il effleure les points sensibles et doit passer sans encombre à travers les mailles de la censure. Non, les textes ne vous apprendront rien, ici, il faut regarder les images, s’attarder longuement devant les affiches, comprendre le sens des images et les décrypter à la lumière de ce que nous savons de l’histoire désastreuse de la Chine maoïste. Voir les exils, les purges sanglantes, les famines meurtrières, les camps de travail et autres horreurs, derrières les visages poupins rayonnants des affiches. C’est elles qui révèlent le pouvoir de Mao et son parti sur le peuple. C’est elles qui expliquent comment cet homme est devenu une figure sacrée, pourquoi encore aujourd’hui les chinois viennent se prosterner devant son mausolée à Pékin, dans un silence religieux, une fleur à la main.

Les affiches ont été rassemblées depuis 1995 par le collectionneur Yang Pei Ming et sont exposés depuis 2002 dans ce musée privé. Il y a quatre sections, de tailles très inégales.
La première section, et sans aucun doute la plus fournie, porte sur les affiches et objets de propagande produits par le Parti Communiste, entre 1949 et 1979.

Catalogue du Musée des Affiches de Propagande

Catalogue du Musée des Affiches de Propagande

 

La seconde section, minuscule, est constituée de quelques peintures surréalistes chinoises, produites, au début du XXeme siècle, avant la prise de pouvoir du Parti Communiste.
La troisième section présente les « Belles de Shanghai », ces peintures de femmes sublimes, aux joues pleines et roses, aux lèvres sensuelles, aux yeux sombres langoureux. Elles sont drapées dans les plus belles soieries et fourrures, et posent lascivement. Dans les années 20 et 30, ces images de jeunes femmes étaient utilisées dans les premières publicités shanghaiennes pour des produits comme le tabac, les alcools ou les potions médicinales.

24. Belle de Shanghai bis

Une Belle de Shanghai sur une carte postale achetée

 

Ok… Mais… Au fait, quel est le rapport entre ces deux sections et les affiches de propagande communiste, me demanderez-vous ? Encore une fois, elles parlent du pouvoir qu’exercent les images sur l’esprit. « C’est par la force des images, que par la suite des temps, pourraient bien s’accomplir les vraies révolutions », écrivait André Breton, l’une des grandes figures françaises du surréalisme, dans Hommage à Saint-Pol-Roux (1925). Qu’elles soient visuelles, mentales ou poétiques, les images, et leur pouvoir subversif sur l’inconscient, sont au cœur du processus créatif surréaliste. Les publicitaires, également, ont bien compris la puissance des images, leur capacité à suggérer des idées, à faire naître des désirs. Pour manipuler le peuple, le Parti Communiste a donc eu recourt à la force des images, comme d’autres l’avaient fait avant lui, dans un tout autre dessein.

La quatrième section, reléguée dans un petit coin du musée, fait froid dans le dos. Elle déploie un autre genre d’images : les dazibao.

Catalogue sur la section des "dazibao" du musée

Catalogue sur la section des « dazibao » du musée

Dans les années 60 à 70, les gens se dénonçaient les uns les autres sur ces grandes pages blanches. Ils y inscrivaient, en grand, le nom des ennemis du Parti qu’il fallait abattre. Puis ils les collaient sur les façades des immeubles. Les murs des villes étaient alors couverts des noms des personnes à tuer. Le Parti de communiste de Mao régna par la manipulation des masses, laissent entendre les affiches de propagande. Il régna également par l’instauration d’un climat de violence, de paranoïa et de culpabilité parmi la population, disent les dazibao.

Quatrième de couverture du catalogue. Voyez les murs couverts de "dazibao"

Quatrième de couverture du catalogue. Voyez les murs couverts de « dazibao »

Dans cette interview publiée par le Nouvel Obs en mars dernier, l’historien Franck Dikötter présentait son dernier livre, The Trageduy of Liberation (2013), consacré à la prise de pouvoir du Parti Communiste dans les années 1945 à 1957. Il y raconte comment Mao s’y prend pour faire tuer les ennemis du communisme par le peuple lui-même et développe l’idée d’un pacte de sang les liant irrémédiablement. Car chacun, pour ne pas être déclaré « ennemi », pour ne pas être tué, doit montrer son allégeance au Parti et dénoncer son prochain. Chacun a le sang d’un voisin, d’un collègue, voire d’un ami, sur les mains, écrit Dikötter. L’historien, avec les mots, parle de la terreur, de la mort et de la culpabilité. Le musée s’y emploie par les images, en faisant resurgir, sur un pan de mur, quelques dazibao. Car imaginez-vous vivre entouré des noms de gens qu’on a tué ou qu’on veut tuer. Votre nom est sur l’une de ces affiche et vous êtes en train d’écrire le nom d’un autre, non pas parce qu’il est coupable, mais parce qu’il faut riposter, dénoncer pour se défendre, dénoncer pour prouver sa bonne foi et gagner le droit de vivre. La violence s’engrange dans un cercle vicieux sans fin. Voilà ce que suggère la dernière section, celle des dazibao.

A quoi ressemble un "dazibao"? L'image est prise dans le catalogue.

A quoi ressemble un « dazibao »? L’image est prise dans le catalogue.

 

Je crois que je n’ai sans doute pas besoin de vous préciser à quel point j’ai trouvé ce musée passionnant. Ni besoin de vous dire d’y foncer, si vous êtes à Shanghai, ou si y passez.

Musée des Affiches de Propagande, Sous-sol, Bloc B, No.868 Huashan Road, Shanghai. Ouvert tous les jours, de 10h à 17h. Les photos sont interdites. Vous pouvez acheter les catalogues dans le musée.

The Tragedy of Liberation, de Franck Dikötter, publié aux éditions Bloomsbury, 2013. Pour le moment, il n’y a pas de traduction française.

Good morning Shanghai

J’écris ce premier post assise dans le hall de l’aéroport de Pudong, le carnet en équilibre sur les genoux, en attendant l’ouverture des guichets d’enregistrement. Après deux mois de mission à Shanghai, me voilà sur le point de rentrer à Paris. L’aéroport est calme, presque désert même. Je griffonne mes dernières impressions, note ce que je veux retenir de Shanghai avant de partir. C’est la troisième fois que mes recherches me conduisent en Chine. On peut dire que j’y ai trouvé mes repères, pris mes marques. J’ai mes rituels, ces instants chéris malgré leur répétitivité, ces instants rassurants parce qu’on sait qu’ils sont amenés à reproduire, magiques parce qu’ils structurent agréablement la vie. Depuis deux ans, les vols que je prends pour revenir en France sont toujours programmés en fin de matinée. C’est mon troisième retour. Je pars à 11h et je sais de quelle manière j’aime quitter la Chine, après y avoir passé plusieurs mois.

Mon rituel commence la veille du départ. Je termine ma valise très tard dans la nuit. Je prends le temps de ranger chaque affaire, de vérifier si je n’ai rien oublié, de parcourir une dernière fois ma chambre, l’appartement dans lequel j’ai habité. J’aime voir que, peu à peu, il se vide de ma présence. En bouclant mes valises, je réalise que je m’efface de l’espace. Je finis vers trois ou quatre heures du matin. A ce moment, la frénésie du départ a cédé la place à la fatigue, à une espèce de lourde et lente torpeur. Elle me donne le sentiment d’être allée jusqu’au bout du bout, d’avoir occupé jusqu’aux dernières minutes de la nuit. Je m’allonge dans ce lit qui soudain me devient aussi impersonnel et indifférant qu’une banquette de gare. Souvent, j’ai froid, souvent, j’ai mal au ventre, à cause de la fatigue. Allongée, j’écoute le silence, puis sans vraiment m’en rendre compte, je glisse vers le sommeil, m’endors une ou deux heures, juste de quoi me donner des forces pour le départ.

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Shanghai, dernière vue le matin depuis ma chambre

Aujourd’hui, en me levant, lorsque j’ouvre la porte de ma chambre, le chat de mon colocataire accourt vers moi, comme chaque matin, se faufile dans la chambre, se frotte contre mes jambes, ronronnant et miaulant gravement. Puis il me suit partout dans l’appartement et lorsque je retourne dans la chambre, il vient s’allonger sur le lit, charmeur, langoureux, ses grands yeux orange fixés sur moi. Je l’ai câliné une dernière fois. J’aimerai croire qu’il sent qu’aujourd’hui quelque chose est différent, mais honnêtement, son comportement n’a rien d’inhabituel. Quand je me relève, il se roule paresseusement dans les draps. Je prends ma grosse valise, je sors. Sur le pas de la porte, une amie que j’héberge me dit au revoir, une dernière fois. Nous nous attardons. Mon ventre est noué par l’émotion. Pendant que nous parlons, le chat s’est glissé près de l’entrebâillement de la porte, me dévisageant, altier, avec son beau regard de félin. Ma gorge se serre. « Mais tu vas revenir !», me lance mon amie. Ses mots sont une petite décharge d’adrénaline. Ils me rappellent que j’ai la piqûre du voyage, cette envie exaltante, irrépressible, qui prend aux tripes, élance au cœur.

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Au revoir, Momo le chat

Il est six heures, Shanghai s’éveille. La lumière est douce, tamisée, un voile doré projeté en transparence sur les immeubles, les arbres et les visages lisses des travailleurs matinaux. Les premiers vélos traversent, paisibles, la route. Shanghai le matin est comme une ruche qui reprend vie, imperturbable. Son bourdonnement sourd s’élève lentement avec le soleil. J’attrape un taxi. Le chauffeur est un bonhomme de la quarantaine, le visage rond et bienveillant. Il a la délicatesse de me laisser me perdre de mes souvenirs et mes rêveries, sans m’interrompre pour me parler. La ville défile trop rapidement à ma fenêtre. Nous passons devant Pudong, ses buildings futuristes, immenses et fiers. Sa Perle d’Orient avec cette pointe en flèche, jetée vers le ciel. Pudong est noyé dans une brume dense. Brouillard du matin ou nuage de pollution, peu importe aujourd’hui. Pudong, au loin dans l’horizon, est un grand théâtre d’ombres poétiques. Pudong, en mille nuances de cendre, est sublime. Je me sens flottante.

J’arrive à l’aéroport. J’ai toujours aussi mal au ventre. Mes bagages sont encombrants. Mais il y a comme une onde d’énergie qui me traverse très profondément. Ma piqûre du voyage se réveille, m’élance intensément, comme à chaque fois que je mets les pieds dans un aéroport. J’ai l’impression d’entrer dans une autre dimension. Je suis fébrile, le cœur ailé, le cœur dansant. Parcourir toutes ces distances en si peu de temps m’excite totalement. J’ai l’impression de vivre une expérience surréaliste. Je vais traverser le miroir. Comme d’habitude, lorsque je rentre en France après mes missions en Chine, j’arrive avec près de quatre heures d’avance. Je traîne dans les duty-free, m’achète du maquillage, passe puis repasse aux toilettes, écris mes dernières pensées, retourne aux toilettes, m’attarde pour examiner des produits de luxe que je n’achèterai pas. Je tue le temps, pressée de monter dans l’avion. J’attends impatiemment le moment où il décollera, où je sentirai mon corps s’élever, narguer la pesanteur. Redevenir un enfant dans un manège aérien…